La Fondation Méquignon d’Élancourt

La Fondation Méquignon d’Élancourt : 

d’un orphelinat religieux pour garçons à une fondation laïque et mixte

Par Marie-France BABIN, nom de plume Émérance BÉTIS

J’ai en ma possession une plaquette de 1959 rédigée par un « ancien », René Bondon, pour la célébration du centenaire de l’Orphelinat de l’Assomption d’Élancourt. L’historique de l’orphelinat que je dresse ici s’appuie sur cette plaquette.

Puis dès 1960, alors que les vocations religieuses s’amenuisent, l’État se fait de plus en plus présent dans le placement des enfants à l’institution, accueillant désormais des filles comme des garçons. Cette période de transition vers la Fondation Méquignon s’appuie sur mon propre témoignage.

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Vue aérienne de M. Vassal – Imprimerie La Gutenberg, Versailles

Lorsque l’idée devient obsession (1840-1860)

Pendant son séminaire qu’il effectua à Versailles, l’Abbé Méquignon apprit auprès de l’aumônier des prisons que les orphelins livrés à eux-mêmes dans la rue devenaient souvent des délinquants.

Fils d’un ouvrier boulanger de Calais, l’Abbé Méquignon arriva dans sa première paroisse à Élancourt, à la Saint-Médart en juin 1849. Il dut affronter peu de temps après une épidémie de choléra. Le dévouement dont il fit preuve à ce moment-là auprès des villageois lui amena l’affection de tous.

Alors qu’il nourrissait l’idée de créer un orphelinat depuis l’époque de son séminaire, l’Abbé décida, malgré sa pauvreté, de la mettre en oeuvre à Élancourt afin d’offrir une structure d’accueil, d’éducation et d’instruction aux enfants dénués de famille. Après avoir sollicité sans relâche des aides financières au sein du département et de l’Évêché pour pouvoir louer une chaumière située dans le coteau boisé de La Muette – disparue depuis – il put dès 1859 accueillir 6 garçons. Puis, pendant qu’il continuait avec beaucoup de difficultés à quêter dans la région, il appela à la rescousse son père veuf pour s’occuper des enfants. À la fin de 1860, l’effectif avait été multiplié par 10 et la chaumière devint trop exigüe.

L’Abbé fit alors construire un bâtiment qui devint plus tard « La Communauté » des Sœurs de Saint-Vincent-de-Paul auxquelles il avait fait appel pour venir l’aider. Sœur Joseph que les enfants appelaient « Maman Joseph »remplaça le père de l’Abbé ; Sœur Gabrielle accompagne l’Abbé dans sa quête pour faire fonctionner la maison.

Un établissement reconnu d’utilité publique (1860 – 1890)

Lorsque l’effectif dépassa la centaine d’enfants, il fallut agrandir la construction. L’Abbé Méquignon fit alors appel à son ami architecte, Caliste Le Brun. Celui-ci édifia de 1863 à 1869 le corps de bâtiment actuel encadrant une chapelle ogivale et ayant pour aile droite la « Communauté » préexistante. Il y faut adjointes, le long du Ru d’Élancourt, des dépendances telles qu’une crèche, un moulin, une boulangerie, une buanderie, le presbytère… Mais les moyens manquaient toujours pour fournir un apprentissage aux enfants. Le Maire de Trappes offrit son aide en employant 7 garçons à la culture. Puis l’Abbé Méquignon loua pour 99 ans à Levis-Saint-Nom, l’Abbaye de Notre-Dame-de-la-Roche ainsi que sa terre pour la culture de fruits et légumes.

En 1866, l’orphelinat comptait 160 garçons. Un ami qui fréquentait la cour de Napoléon III parla de l’Abbé à l’Empereur. Le 7 avril, un décret impérial reconnut l’institution comme un établissement d’utilité publique.

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Mais la guerre de 1870 rendit à nouveau difficile le quotidien des 250 enfants alors présents à l’orphelinat. Ensuite, la Sœur Gabrielle décéda en juillet 1876 et ce fut au tour du fondateur, l’Abbé Méquignon, de disparaître en décembre 1890.

La question scolaire (1890 – 1938)

En 1892, l’Abbé Irénée Bon succéda à l’Abbé Jubin à la direction de l’établissement. Il fit venir en 1894 son frère, l’Abbé Michel Bon, pour le seconder. Alors que l’Abbé Irénée était appelé à d’autres fonctions en 1900, l’abbé Michel – le premier surnommé « Pa Lancourt » par les garçons – reprit la direction, assisté de l’Abbé Pierre Robert, l’objectif étant de développer la formation et l’éducation religieuse des enfants. Mais à plusieurs reprises, la loi scolaire du 7 juillet 1904 menaça de fermeture l’école congréganiste que constituait l’institution d’Élancourt. Un sursis fut toutefois accordé par l’Inspecteur d’Académie de Versailles jusqu’en 1914 puis, l’entrée en guerre mit de côté la menace de fermeture.

À la sortie de la guerre, un instituteur à la retraite, M. Brayer, fut agréé Directeur des classes et autorisé à confier ces dernières aux religieuses jusqu’en 1930, année de son décès. Ce fut au tour de l’Abbé Robert, avec son statut de bachelier, d’obtenir l’autorisation par l’Inspecteur d’Académie d’ouvrir, une école primaire à l’orphelinat. « Pas Lancourt » décéda le 3 février 1935 après 40 ans d’administration de l’institution et 20 ans de lutte pour son école.

L’Abbé Robert prit le relais à la direction alors que les bâtiments avaient besoin de réfection. À l’aube de la seconde guerre mondiale, grâce à la bienfaitrice famille Guerlain, les deux ailes de l’orphelinat se trouvèrent rénovées et équipées de chauffage central !

L’épreuve de la guerre (1939 – 1944)

Le 12 juin 1940, l’Abbé Robert conduisit à Chevreuse les candidats au Certificat d’Études mais trouva les portes closes. Voici ce qu’il écrivit dans son journal : « Notre étonnement est grand en voyant la rue principale d’Élancourt encombrée par des réfugiés. Pendant plus d’un quart d’heure, nous suivons une file de charrettes remplies de matelas, d’ustensiles de ménage, d’enfants, de vieillards. Plus loin, d’autres à pied poussent, qui une bicyclette chargée de valises, qui des voitures de bébé pleines à craquer de tout ce qu’ils ont pu entasser. Des soldats, mêlés aux civils, marchent exténués, sans ordre. Il en est qui se sont endormis à l’abri d’une meule, au pied d’un arbre. »

Les Allemands se rapprochaient de la capitale, les ponts étaient coupés, les trains ne circulaient plus. Cependant l’exode fut évité de justesse aux 300 orphelins d’Élancourt dont certains n’étaient encore que des bébés. Une entraide se mit en place parmi les Élancourtois : l’un put produire de l’électricité, l’autre faire fonctionner le chauffage central, le boucher prêta sa camionnette pour se ravitailler à Versailles…

Le premier des bombardements – ils durèrent jusqu’à la Libération – sur la gare de triage de Trappes eut lieu en mars 1943 ; 6 bombes tombèrent à proximité de l’orphelinat. L’Abbé Robert décrivit l’alerte comme suit : « les fusées rouges nous disent que cette fois c’est pour Trappes ; les bombes commencent à tomber, la maison est ébranlée, les vitres font un bruit infernal, les éclairs nous aveuglent. On tend le dos. Nous n’avons pas le temps de faire descendre les enfants ; dans chaque dortoir on récite le chapelet avec ferveur… ».

Les Allemands n’occupèrent pas l’orphelinat mais le perquisitionnèrent à trois reprises à la recherche d’un récepteur-émetteur détenu en cachette par l’Abbé Bourgeois. Ce dernier réussit également à tirer une charrette en rampant sur 5 km jusqu’au hameau de la Richarderie (Commune de Jouars-Pontchartrain) pour aller chercher les légumes qui manquaient quelques jours avant la Libération.

Premiers pas vers le modernisme (1948 – 1959)

Lorsque la guerre fut terminée, il fallut reprendre l’entretien des bâtiments qui avait été abandonné pendant plusieurs années de guerre. Puis, l’Abbé Bourgeois devenu le nouveau « Pas Lancourt » en 1948 entreprit d’égayer la vie des enfants. Ces derniers partirent en vacances à Noël et à Pâques, en colonie d’été, les plus grands allèrent camper ; promenades et séances de cinéma furent organisées pour eux le dimanche après-midi à l’orphelinat.

Victimes du modernisme, moulin et boulangerie cessèrent leurs activités en 1950. Mais en 1954, le Pavillon Notre-Dame fut érigé entre le presbytère et l’infirmerie à l’initiative de l’Abbé Guilbert, adjoint de « Pas Lancourt ». Devenu à cette occasion architecte, il s’entoura d’une équipe d’orphelins pour construire des salles dédiées à la projection cinématographique et aux réunions entre garçons. Une nouvelle fois, ce projet ne peut être réalisé sans la contribution et le financement de nombreux bienfaiteurs, notamment la famille Guerlain mais également d’artisans moins riches.

L’Abbé Guilbert et l’Abbé Bourgeois appelés à d’autres fonctions quittèrent respectivement l’orphelinat en 1956 et 1957. Le nouveau directeur, l’Abbé Le Gall, ne resta qu’un an avant la nomination de l’Abbé Le Garrec, ancien orphelin d’Élancourt : ainsi la boucle fut bouclée pour la célébration du centenaire de l’Orphelinat de l’Assomption en 1959 qui avait accueilli jusqu’à 5000 enfants depuis sa création.

Mes souvenirs de jeune habitante (1959 – 1969)

Ma sœur, de onze années plus âgée que moi, a suivi son éducation religieuse avec l’Abbé Bourgeois. Pour ma part, ce fut avec le Père Blanchard, ancien missionnaire à Madagascar qui résidait dans les dépendances de l’orphelinat mais qui officiait à l’église Saint-Médard du centre-village. Je fis néanmoins ma retraite de première communion à Notre-Dame-de-la-Roche de Lévis-Saint-Nom en 1965 — la dernière année qu’elle fut sous la tutelle de l’Orphelinat d’Élancourt – et put ainsi découvrir ce qu’était la vie de la Communauté.

Lorsque j’étais malade, notre médecin de famille venait de Trappes mais une des rares Sœurs qui restaient à l’orphelinat me faisait des piqûres de pénicilline à l’infirmerie, premier bâtiment en entrant sur la droite. Pour les enfants qui le souhaitaient, une dame du patronage donnait des cours de piano dans une dépendance, le jeudi après-midi, jour de repos scolaire de l’époque. Tous les ans du mois de juin, une grande kermesse ouverte aux habitants bien entendu et aux familles et amis des pensionnaires avait lieu sur l’esplanade située devant le bâtiment principal.

En 1968, il n’y eut plus de Sœurs à l’orphelinat et en 1969, un premier directeur laïque fut nommé. Afin de ne pas séparer les fratries, les filles furent à partir de ce moment-là accueillies à la Fondation Méquignon. Je vis régulièrement passer devant chez mes parents, Chemin de la Coudriette, des groupes de filles et garçons en promenade accompagnés de leurs moniteurs civils. À cette époque, la chapelle où reposent l’Abbé Méquignon et Sœur Gabrielle fut définitivement fermée au public.

En 2008, le téléfilm « La main Blanche » fit de ce lieu qu’il situa à Guérande en Bretagne, un laboratoire d’anthropologie… Les 150 ans de l’établissement furent fêtés en 2009 et la Fondation continue de nos jours à accomplir sa lourde tâche.

Source : les trois illustrations proviennent de la plaquette de 1959 réalisée par René Bondon, Officier de la Légion d’Honneur, ANCIEN D’ÉLANCOURT et préfacée par Monsieur Le Duc de Lévis Mirepoix, Membre de l’Académie Française et propriétaire de l’ancienne Abbaye de Notre-Dame-de-la-Roche.

Auteur de l’article : Marie-France BABIN, membre de notre association, dont le nom de plume est Émérance BÉTIS. Pour découvrir davantage cet écrivain cliquez sur les liens :

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