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MAGLOIRE ARISTIDE BARRÉ 1840-1915, Ciseleur, communard et trappiste

La jeunesse

Alors qu’une rue en porte le nom qui se souvient de Magloire Aristide Barré à Trappes ? Pourtant, il s’agit bien d’un artiste de grand talent qui eut une vie exceptionnelle dont le souvenir méritait d’être perpétué.

Acte de naissance Archives départementales des Yvelines

Né le 23 octobre 1840 à Trappes d’un père ouvrier charron puis garde-champêtre, il quitte très tôt le giron familial. Au recensement de 1856, il n’habite plus à Trappes. Sans doute est-il en apprentissage dans une autre ville, peut-être à Paris, mais rien n’est sûr. Seule certitude il devient artiste ciseleur, graveur, sculpteur et connut un destin hors du commun.

On retrouve sa trace dans les archives lorsqu’il se marie à Paris en 1862 puis a un fils en 1863. Il habite alors 56, quai des Ormes (actuel quai de l’Hôtel de Ville) dans le IV ème arrondissement. Son beau-père étant arquebusier, c’est à dire armurier, on peut légitimement penser qu’il travaillait pour ou avec lui à la décoration des armes, une activité qu’il pratiquera plus tard, nous en reparlerons. En 1864 il habite 1 rue des Nonnains d’Hyères à proximité de son premier domicile et a une fille.

Si le quartier du Marais est aujourd’hui un quartier recherché, c’était loin d’être le cas à l’époque. Depuis le 17ème siècle l’élite, qui lui préfère le quartier Saint Germain, laisse la place au petit peuple des artisans. Les parcs des hôtels particuliers, dont la plupart subsistent, sont lotis. De nombreux ateliers y sont implantés et les maisons souvent vétustes. Haussmann y touchera peu. Au cours du 20ème siècle, les deux immeubles occupés par Barré, devenus insalubres, seront démolis. À l’emplacement se trouve la place des bataillons de l’ONU en Corée.

acte de mariage de Magloire Aristide Barré et de Clémence Adélaïde Gauchez (Archives de Paris)
Acte de naissance de Louis Émile Aristide (Archives de Paris)
Acte de naissance d’Angèle Antoinette (Archives de Paris)

Son fils, le peintre naturaliste Louis Emile Aristide Barré, parfois désigné au tournant du siècle comme « Aristide Barré fils » est admis à l’école des Beaux-Arts en 1883. Il fut élève d’Alexandre Cabanel et de Jean Jacques Henner. Il meurt en 1922, célibataire, dans la maison de ses parents à Trappes. Il est possible que sa sœur lui ait servi de modèle.

Aristide Barré | Painting illustration, Art masters, Aristide
Aristide Barré fils.  » Un mauvais quart d’heure » . (c) Galerie Ary Jan – photographie Thomas Hennocque 

Le communard proscrit

Le 4 septembre 1870 jour de la proclamation de la République par Gambetta, il devient secrétaire de Raoul Rigault, commissaire chef de la police politique, puis chef du personnel à la préfecture de police pendant la Commune de Paris (18 mars 1871 – 28 mai 1871).

Une fois la Commune écrasée lors de la semaine sanglante, du 21 au 28 mai 1871, commencent les procès des Communards. Près de 47 000 personnes furent jugées et 13 000 condamnées ; parmi elles, Barré, condamné d’abord le 18 novembre 1871 à 5 ans de prison pour usurpation de fonctions publiques en correctionnelle, puis par contumace le 5 juillet 1873 à la déportation dans une enceinte fortifiée par le 4ème conseil de guerre pour intelligence avec les commandants de bandes armées. Ayant quitté la France dès sa première condamnation, il n’effectua aucune des deux. Il fut notamment accusé, à tort, d’avoir participé à l’exécution de l’évêque Darbois.

Comme 3 500 exilés, il s’embarque à Ostende pour Douvres puis Londres. Ses compétences de ciseleur lui ont permis d’avoir un sort plus enviable que la plupart des proscrits. Il trouve du travail grâce à la fille (et secrétaire) de Karl Marx, Eleonora:

« Monsieur,

Mon père me demande de vous dire qu’un graveur est recherché, et que si vous postulez le plus tôt possible, vous obtiendrez un emploi. Vous devriez aller à R. Harper and Son, 16 Red Lion Street, Clerkenwell, et dire que vous avez été envoyé par M. Oswald du 39 Gloucester Crescent.

Je suis, Monsieur, très sincèrement votre. E. Marx »

Il travailla également pour Hunt & Roskel, orfèvre et bijoutier de la reine Victoria et pour James Purdey & son, fabriquant d’armes lui aussi fournisseur de la reine. Cette entreprise fondée à Londres en 1814 existe toujours et produit des fusils réputés.

À cette époque, il fut l’un des initiateurs de la section fédéraliste parisienne

Au gré des expulsions, il s’installe dans différentes villes européennes.

En 1873, on le retrouve à Vienne d’où il est expulsé. Il passe alors par Bruxelles puis revient à Londres où en juillet 1874, il participe à la création à Londres de l’école pour les enfants de proscrits. Il revient à Vienne en 1876 à la demande de la maison d’orfèvrerie Klinkosch, fournisseur de l’Empereur François Joseph.

Il est de retour chez Purdey en 1877, pour qui il décore un fusil que le roi offre ultérieurement au Shah de Perse puis un autre pour le roi d’Espagne Alphonse XIII. De nouveau à Vienne, il y est arrêté comme communiste puis libéré. Dans cette ville il réalise la gravure « champ levé » d’un bouclier d’argent, acquis par le gouvernement autrichien, primé à l’exposition de Vienne en 1878.

Lors de l’exposition à Paris la même année, Purdey expose deux de ses œuvres.

La grâce présidentielle, l’amnistie et le retour à Trappes

Magloire Aristide Barré ne bénéficie pas de la grâce partielle des Communards votée le 3 mars 1879 par les députés. Le 24 mars 1879, le Conseil municipal de Trappes demande au Président de la République Jules Grévy de le gracier en raison de sa qualité de ciseleur de grand mérite qui a été récompensé aux deux Expositions de Vienne et de Paris, en 1878. Cette grâce interviendra le 17 mai 1879. L’amnistie pleine et entière des Communards votée le 11 juillet 1880 permet leur retour en France.

De retour d’exil il revient à Trappes entre 1891 et 1896 au vu des recensements. Il a repris son métier de ciseleur et se consacre à la représentation de scènes de la vie quotidienne paysannes telles qu’il peut l’observer à Trappes, ainsi que quelques œuvres plus allégoriques. Deux de ses œuvres sont visibles au musée des Beaux Arts de la ville de Paris du Petit Palais qui conserve également quelques autres dans ses réserves.

Il n’abandonne pas son action politique. Il publie quelques articles dans le journal « L’Attaque » organe socialiste révolutionnaire ; dans l’un d’eux il plaide pour un monument aux communards tués.

Il participe également à différents comités comme le Comité d’action et de défense républicaine de Trappes-Montigny créé en 1905 pour faire triompher la république et l’anticléricalisme. En 1906 il appelle à soutenir Amédée Thalamas, un professeur d’histoire au lycée Condorcet qui remettait en cause l’histoire officielle de Jeanne d’Arc (elle souffrait d’acouphènes selon lui) mettant en fureur l’Action Française qui n’hésita pas à perturber ses cours. Barré préside sa conférence de fin de mandat.

En outre, il est élu conseiller municipal de Trappes jusqu’en 1908, s’opposant au maire de l’époque Vincent Pluchet avec qui il aura quelques joutes dans la presse locale notamment à propos de l’application de la loi de séparation de l’Église et de l’État ou de l’emploi des fonds publics.

En mars 1908, il reçoit la distinction d’officier de l’instruction publique.

Il décède chez lui rue de l’Étang (aujourd’hui rue Magloire Aristide Barré) à Trappes le 21 mai 1915

Acte de décès de Magloire Aristide Barré. Archives Départementales des Yvelines

Épilogue

Aujourd’hui, malgré un grand talent, Magloire Aristide Barré, artiste à la vie tumultueuse et nomade ayant travaillé pour les grandes cours d’Europe est injustement oublié, à tel point que plusieurs sites officiels ont longtemps confondu le père et le fils, ne voyant qu’une seule personne, Aristide Barré, né en 1840 et mort en 1922. Le fait qu’ils signaient tous deux leurs œuvres Aristide Barré explique cette regrettable confusion.

Seule une rue de Trappes en maintient le souvenir. Une injustice qu’il fallait réparer.

Quelques œuvres

Fusils Purdley

Chaque pièce est unique et numérotée ; une fiche descriptive consigne ses caractéristiques dont l’auteur de la décoration.

Descriptif du n° 19395 acquis par le roi d’Espagne mentionnant M A Barré
Fusil n° 9563
Photo Douglas Tate, Sporting Shootman Magazine

Daté de 1875, à décoration florale, c’est probablement un des premiers fusils décorés par Barré.

Fusil n° 12177
Photo Douglas Tate, Sporting Shootman Magazinea

Celui-ci date de 1885. Sa décoration combine animaux et entrelacs végétal.

Pommeau de canne

(c) Galerie Fayet, Paris

On distingue la signature d’Aristide Barré en haut du pommeau

La gardienne de vaches

Plaque d’argent d’1 millimètre gravée Dimensions: 17 x 9 cm Entre 1891 et 1899.
Musée des Beaux Arts de Paris

Coupe « Renaissance »

Argent doré. Hauteur : 36 cm Largeur : 11 cm,1890 . Musée des Beaux Arts de Paris

Ces allégories représentent les arts libéraux : grammaire, rhétorique, philosophie, géométrie, astronomie, arithmétique et musique.

Au sommet, allégorie des sciences tenant un livre.

Détails

Coffret en argent, 1898

Hauteur : 21 cm, longueur : 26,8 cm. Musée des Beaux Arts de Paris, Petit Palais

Ce coffret est orné sur ses côtés de quatre scènes illustrant les travaux des champs. Sur la face avant, dans un champ à l’époque de la moisson, un homme assis répare ses outils à côté d’une femme debout qui tient une faucille (l’été). Sur la face arrière, un attelage de bœufs mené par un jeune homme laboure la terre (l’automne). Sur les côtés, un couple est assis dans la campagne à côté d’une chèvre (le printemps) et des femmes ramassent des fagots de bois dans une forêt, tandis qu’un homme à l’arrière-plan coupe du bois (l’hiver). Sur le dessus du couvercle, un couple se repose après les travaux des champs. Des trophées d’instruments agricoles sont représentés sur les côtés. Sur les pilastres d’angle, quatre petits personnages assis rappelant ceux représentés sur les faces sont figurés en relief.

Coffret, détails

Aristide Barré et la tiare de Saïtapharnès

Dans une communication à l’académie des inscriptions et belles lettres, le directeur du musée du Louvre Antoine Héron de Villefosse annonce, le 1er avril 1896, l’acquisition d’une pièce remarquable, une tiare de 443 grammes d’or trouvée en Ukraine. Elle est décorée de scène de la guerre de Troie. Une inscription en grec indique qu’elle a été offerte au roi des Scythes Saïtapharnès.

Dès son exposition, des experts mirent en doute l’authenticité de l’objet, trop bien conservé. Hélas leurs doutes furent confirmés quelques années plus tard, lorsque le véritable auteur, l’orfèvre d’Odessa Israël Rouchomovsky, vint à Paris expliquer qu’il avait réalisé cette tiare pour un marchand d’art qui voulait faire un cadeau à un ami archéologue. Aussitôt, l’objet regagna les réserves du musée et ne fut plus jamais exposé au Louvre. Il en aura coûté 150 000 F au Louvre pour un objet qui avait été payé 7 000 F à son auteur. Rouchomosky resta à Paris où il fit une belle carrière, obtenant une médaille au salon des arts décoratifs

Lorsque l’affaire éclate en public, un certain Mayence qui se fait aussi appeler Elina prétendra être l’auteur de cette supercherie à la demande de Magloire Aristide Barré et son associé Baron ayant leur atelier rue Norvins à Montmartre. Dans un article du « Petit Parisien » en 1903 il livre force détails : le commanditaire serait un certain Spitzer décédé depuis et Elina-Mayence aurait perçu 4 500 F de Barré pour la réalisation du moule. Celui-ci dément avec force dans une lettre adressée au député de la Guadeloupe Gérault-Guichard reproduite par le même journal le 24 mars 1903.

Photo (C) RMN-Grand Palais (musée du Louvre) / Hervé Lewandowski

Le lendemain, dans le Journal « Le Matin » Elina donne une version différente et quelque peu embrouillée. Il dément, contre toute évidence, avoir mis en cause Aristide Barré et reste très évasif sur ses relations de travail avec lui mais maintient son accusation contre Baron. Quand le journaliste évoque Rouchomovsky il émet l’hypothèse qu’il existe peut-être deux tiares. Comme on le voit, tout cela n’est guère crédible et on s’interroge sur les motivations de l’auteur. Un besoin de célébrité qu’il n’a su trouver par son travail ?

Toujours est-il qu’il n’hésita pas à mettre en cause l’intégrité de Magloire Aristide Barré, heureusement sans conséquence pour celui-ci.

On est en droit de s’interroger également sur la naïveté de la direction du musée du Louvre dans cette affaire…

LES AMIS DU MUCEM

 

La « lettre aux Amis du Mucem » de janvier-Février 2019,  est une publication bimestrielle.

Cette association, consciente du rôle joué par le Mucem -grand département patrimonial du ministère de la culture pour les musées de société-  poursuit une démarche générale de mise en relation des sociétés d’Amis de musées de société en lien avec la FEMS, la fédération des écomusées et des musées de société.

Nous sommes ainsi  très  heureux d’accueillir en mars prochain pour  la première fois à Marseille, l’assemblée générale de la Fédération Française des Sociétés d’Amis de Musées la FFSAM, sur le thème « Des jeunes dans les associations d’Amis de musées. Quels enjeux ? ».

Notre association « Les Amis du Musée de la ville de SQY » est adhérente à cette fédération et nous portons à la connaissance de nos lecteurs la lettre n° 51 où vous trouverez  des informations sur  des expositions diverses et variées en France.

Cliquez sur le lien ci-dessus pour accéder à son contenu :

lettre des Amis du Mucem janv-fév 19

 

DOSSIER MUSÉES & PATRIMOINE

L’association, adhérente depuis 2016 à la FFSAM  (Fédération Française des Sociétés d’Amis de Musées), vous propose la lecture d’un article extrait de la revue l’Ami de Musées n° 51 publié par la fédération.